Albert camus : »Quelquefois je réfléchis, faute de mieux, à la démocratie (dans le métro,
naturellement). » M’interrogeant sur le vaste champ du thème proposé par le café-philo, je privilégie ici l’adverbe toujours pour en limiter les frontières et en éviter les côtés politiques
et juridiques. Le peuple a-t-il toujours raison ? C’est selon.
1) Selon ce que l’on entend par démocratie
1.1 Dans son sens premier, du grec, démos, le concept signifie « gouvernement par le
peuple »- On sait la fluctuation qu’il a connue = selon qu’on lit Platon (La République, les lois) ou Aristote (la Politique), telle ou telle partie de la cité était exclue des
débats et des décisions. Il en allait de même à Rome où, au mieux, le seul « civis romanus » avait droit à la parole, et encore dans certaines classes, -c’est ainsi que
« populus » recouvrait à la fois la classe des « patres conscripti » (le sénat) et la plèbe (plebeia) représentée par ses tribuns – le lieu commun demeurait qui affirmait que
toute communauté politique est faite de ceux qui gouvernent et de ceux qui sont gouvernés. Le principe n’a guère évolué depuis, malgré les travaux de Montesquieu, Locke jusqu’à Tocqueville, Marx
et d’autres penseurs qui parlent de la seule grande question : le pouvoir.
1.2 Enigme du pouvoir et raison de l’obéissance ?
On admet aujourd’hui que démocratie signifie « souveraineté appartenant au peuple et exercée en son nom ». N’oublions pas d’interroger cette affirmation : « exercée en son
nom ».
Certes le principe
fondateur repose sur la liberté de l’individu et s’exprime par la loi, chargée de la protéger. On constate aussitôt que les deux éléments qui justifient la démocratie lui sont exogènes :
liberté et légalité. N’est-ce pas un paradoxe ?
Par ailleurs et
dans la même logique de réflexion, peut-on affirmer que d’autres régimes politiques n’en relèvent pas, par exemple les monarchies parlementaires ? La Belgique, la Hollande, les monarchies
nordiques héréditaires sont-elles moins « démocratiques » en ce sens que notre République ? Voire la Grande-Bretagne qui ne possède pas de Constitution ?
A l’inverse, les
démocraties populaires, dont la redondance latine du mot grec voudrait en souligner le superlatif, sont-elles plus démocratiques que notre république ? Alors que la dictature du prolétariat
exclut tout autant certaines parties de leur population, comme le faisaient les premières cités grecques ? Ce n’est plus la naissance, ou le cens, ou la compétence qui discriminaient mais
l’appartenance aux « classes des travailleurs », même si Marx recherchait –in fine « l’association des classes », « où le libre développement de chacun est la condition
du libre développement de tous ». Libre ?
En démocratie…
2) Selon ce que l’on entend par
peuple
2.1 On admet que le Peuple est une entité politique distincte de la population et
de la société (Hanna Arendt). Mais on admet aussi que la Nation est constituée par l’ensemble des individus qui la composent, donc pas d’exclusive ; est-ce si sûr ? Qu’est-ce que le
Peuple ? si ce n’est pas le peuple.
L’expression du peuple, de la volonté du peuple, est celle de sa majorité. Il y a donc des minorités : politiques, sociales, économiques, ethniques, religieuses,
linguistiques, sexuelles… Comment cette complexité se manifeste-t-elle ? Comment trouvent-elles place pour une parole spécifique dans les structures représentatives ?
Peut-on affirmer
que le peuple est « plusieurs en un » ?
Peut-on dire qu’il y a un peuple belge, canadien, danois ? ou plutôt un Etat belge, un Etat canadien ou danois ? Comme si l’Etat était l’incarnation de la diversité = l’Etat, personnage
institutionnel, qui remplace le personnage physique qui l’identifie ? Marianne représente le peuple souverain ?
2.2 Le peuple s’en remet à une puissance législative qui est sensée régler les
rapports entre tous les éléments qui le composent. Cette puissance trouve sa source et sa légitimité dans le suffrage universel.
Mais alors que penser de la validité d’une majorité obtenue par 50,1 % des votes quand la moitié de
l’électorat s’abstient ? (voire 70 % aux USA). Ainsi,
25 % des électeurs légifère pour les 75 % qui sont obligés de se soumettre. Peut-on encore parler du
peuple ? Sans compter les fraudes, les découpages électoraux fluctuants etc… ; sans compter les immigrés admis voire recherchés pour
contribuer au développement national, les jeunes (ou les femmes) qui ne feraient donc pas partie du « peuple » ?
2.3 Quittant le champ du quantitatif, pouvons-nous dire avec Sartre que le
peuple est une entité, une qualité à la fois immanente (car elle s ‘étend à travers notre subjectivité) et transcendante (car elle reste hors de notre atteinte). Laissons ici le
débat des jugements de valeur, la résurgence du racisme et toutes formes d’ostracisme, pour nous interroger seulement sur le sens donné par chacun, selon sa subjectivité, au mot peuple : « la Maison du peuple » de L. Guilloux, ou « les écrivains témoins du peuple » choisis par Fourastié évoquent-ils la même
chose que « le peuple français » de la Constitution (qui transcende ?). dans cette acception exaltée par les poètes, il y a place pour l’imaginaire et pour
l’Histoire.
Sans tradition, c’est-à-dire sans âme nationale, aucune civilisation n’est possible. G Le Bon : « passer de la barbarie à la civilisation en poursuivant un
rêve, puis décliner et mourir dès que ce rêve a perdu sa force, tel est le cycle de la vie d’un peuple ».
L’Union Européenne
(EU) , ce n’est pas l’Europe ! N’est-ce pas cela qui fait l’ambiguïté de notre appartenance ?
En démocratie, le peuple…
3) Selon ce que l’on entend par « avoir
raison ».
Le Peuple peut-il
avoir tort ? en démocratie ? ou bien posée autrement, la question : quelqu’un peut-il avoir raison vis à vis, contre le Peuple ?
3.1 Si le peuple est considéré comme un tout, il serait paradoxal de répondre positivement. On l’a vu, c’est le peuple qui fait les lois
et il ne peut y avoir de (mauvaise) loi qui aille à l’encontre des intérêts de qui les fait. Seul Proudhon s’est risqué en vain à affirmer le contraire dans « Philosophie de la misère ». Ce serait une absurdité de dire que le peuple a toujours raison contre le Peuple. Mais si c’est une fraction du peuple ? une minorité ?
Or le peuple en
démocratie s’exprime par ses suffrages, mêmes fragiles, soit pour élire des représentants, soit pour approuver ou
refuser un projet (referendum), accorder ou refuser sa confiance (plébiscite =) plèbe !) Il constitue par la-même la puissance
législative ; le Parlement est son reflet : c’est un principe fondamental. Le Peuple peut-il avoir raison contre le Parlement qu’il a élu ?
L’Histoire montre
que cet affrontement est possible et peut produire des effets à court terme (les émeutes » ou à long terme (les révolutions). Mais est-ce
réellement contre le Parlement lui-même ?
« La violence est l’accoucheuse de toute société grosse d’une société nouvelle ».
Marx.
Ou bien n’est-ce pas plutôt contre l’exécutif, voire contre l’Etat
lui-même, quand les lois ne protègent plus « la liberté publique et individuelle contre l’oppression de ceux qui gouvernent » (art 9 de la déclaration des droits de l’Homme
et du citoyen) ? Ou bien encore quand les lois changent si souvent, se sédimentent et s’accumulent au point qu’elles réduisent progressivement la liberté publique et individuelle ? (Au
fait, et l’UE dans tout cela ?). mais alors quel recours pour le peuple ?
Qu’en est-il quand il y a conflit entre le Parlement et le gouvernement ? Quand le décret (voire article 49.3), ou le règlement vient imposer ou faire dévier la
loi ? ou quand la loi est inappliquée ? ou inapplicable ?
« Souveraineté appartenant au peuple et exercée en son nom. » En dernier ressort, il faut en
appeler au Pays, seul légitime pour arbitrer. En dernier ressort, le Peuple n’a-t-il pas raison ?
3.2 Quittons maintenant
l’institutionnel et le rationnel pour nous intéresser au Peuple considéré comme une transcendance : n’est-ce pas alors dans une toute autre
logique ? Notamment en cas de conflit d’une partie contre le tout.
Nous connaissons
tous la situation de ces pays où les Pouvoirs Publics en place, adossés à leurs structures d’apparence stables et légitimes (partis politiques, justice, police, églises, syndicats, etc…)doivent
affronter un mécontentement populaire, un désaveu, si partagés qu’à la fin ils explosent.
Ce ne sont plus
les représentants élus du Peuple ou leurs fonctionnaires qui agissent : des meneurs remplacent les Pouvoirs Publics ; la raison, l’expérience, le passé n’ont plus cours ; les images, le prestige, les formules
l’emportent. Ces meneurs (qu’autrefois on appelait démagogues ), « qui conduisent le peuple » ne peuvent exercer leur pouvoir que s’ils sont soutenus, voire menés
eux-mêmes par une faction. Il est vrai qu’alors c’est la foule et non le Peuple qui agit, même si elle s’attribue ce statut. Quelquefois les meneurs
exercent une influence éphémère, même si les conséquences induites s’élèvent à des catastrophes
irréparables ; mais on ne peut nier que la complicité active ou tacite du plus grand nombre les a élevés, soutenus, maintenus. Belle excuse de dire ensuite que la séduction et le
prestige étaient irrésistibles ; méfions-nous donc de la « pipolisation ». Ils incarnent le désespoir : les tyrans coupables, le peuple
irresponsable ? Avait-il tort ?
A l’inverse, les meneurs, s’ils incarnent un projet d’espoir et s’ils possèdent une volonté forte et constante, deviennent de véritables fondateurs ; même s’ils ne possèdent au début de leur action
qu’une très petite minorité de partisans. Pétain c’était l’Etat, De Gaulle, la Patrie.
De Gaulle avait-il
tort d’avoir raison devant les Pouvoirs Publics, condamné à mort par les structures de l’Etat français, avait-il tort devant la majorité de l’opinion ? Le Peuple ne lui a-t-il pas pour finir
donné raison, ou bien était-ce la Nation ?
En démocratie le
peuple a-t-il toujours raison ?
« Métalogue »
« La loi protectrice des libertés publiques et individuelles ». Avec
l’avancée que nous connaissons de la société, il me semble que cette problématique est devenue centrale. Le centre de gravité s’est déplacé du collectif vers l’individu. Jean-Jacques Rousseau
pensait que « les Français n’ont point d’existence personnelle ; ils ne pensent et n’agissent qu’en masse, chacun d’eux par lui seul n’est rien. » Il n’aurait pas raison
aujourd’hui. L’individu est au centre de la réflexion et de la sensibilité populaire. « Retour amour » selon rené Char. Je me souviens de mon bon maître J. Beaufret et de ses dialogues
avec Heidegger, à la recherche d’une connaissance compréhensive qui retrouvera l’individu, l’Homme dans le monde social. « Dasein » = me voilà ! Eclatement d’un acte de
présence.
Jean-Marie Péchenard
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