Y a-t-il une pensée sans langage ?
Pour un sujet tel que celui-ci, l’approche classique –et scolaire- consisterait à examiner :
- la thèse : oui, la pensée précède le langage, il n’y a pas de langage sans que la pensée ne soit déjà là, c’est la pensée qui crée le langage,
- l’antithèse : non, s’il n’y a pas de langage, ce qu’on a dans la tête ne peut être qualifié de « pensée », c’est le langage qui structure la
pensée,
- quant à la synthèse, elle serait alors à déterminer en fonction des arguments avancés en toute objectivité pour ou contre l’une et l’autre des
hypothèses.
Comme nous ne sommes pas en train de refaire une dissertation de terminale, j’ai essayé ici d’apporter un éclairage différent à la réflexion sur cette question. Il consiste
essentiellement à « se regarder penser » pour voir comment ça se passe, afin d’en tirer des conclusions, si cela est possible.
Plusieurs choses sautent immédiatement aux yeux :
- quand je pense, je le fais en général avec des mots, des phrases, que je prononce « in petto », en moi-même. Du moins, c’est ce que je
fais quand j’essaie de penser de manière à peu près rationnelle, comme ce que je suis en train de faire ici et en ce moment sur ce sujet.
- c’est aussi ce qui se produit dans des tas d’autres circonstances qui sont des « faits de l’esprit », souvent préalables à des actions :
« Tiens, il est temps que j’aille faire ma toilette ». « Qu’est ce qu’on va manger à midi ? » « Il faut que j’aille chez le coiffeur demain » etc. Si le langage
n’existait pas, pourrais-je me poser ce genre de questions ? Ou alors y a-t-il en nous un langage non verbal nécessaire pour « penser » les actions avant de les
accomplir ?
- la question est biaisée, fondamentalement : comment peut-on réfléchir objectivement sur le langage et la pensée, en utilisant la pensée et le langage
qui sont justement les objets à étudier ? En toute rigueur, il faudrait pouvoir le faire « de l’extérieur », ou avec d’autres moyens d’investigation, comme on le fait en
physique : pour observer un système, il ne faut pas être dedans, sinon on le perturbe et les mesures sont entachées d’erreurs.
Ensuite, comme souvent lorsqu’on étudie un problème, il faut savoir d’abord de quoi on parle exactement : qu’est ce que la pensée ?
Qu’est ce que le langage ? On a l’impression qu’il n’y a pas grand-chose à en dire, tout le monde sait bien de quoi on parle ! Pas besoin de couper les cheveux en quatre ! Et
pourtant…
Et pourtant, le moindre début d’analyse entraîne immédiatement des difficultés quasiment insurmontables, que nous pourrions essayer de
débroussailler pour commencer la discussion. En voici quelques unes.
Concernant la pensée :
- la pensée (d’après le dictionnaire Larousse) est l’ensemble des processus par lesquels l’être humain au contact de la réalité matérielle et sociale élabore
des concepts, les relie entre eux et acquiert de nouvelles connaissances.
- la pensée est-elle forcément liée à l’intelligence seule ? C'est-à-dire se réduit-elle aux idées, aux concepts, qui s’expriment ensuite par des mots et
des phrases ?
- plus largement, peut-on parler de pensée lorsque nous percevons des choses, ou que nous imaginons ? Ou placer l’intuition sensible ? L’intuition
intellectuelle ?
- lorsque des images se succèdent dans notre tête, sans qu’il y ait de mots associés, quand nous réalisons les gestes simples assurant notre survie, comme
manger et boire, peut-on dire que nous pensons ?
- lorsque nous percevons des images, des sons, de la peur, du bien-être, peut-on dire que cela se fait par l’intermédiaire d’un langage ? Où se place la
pensée à ce niveau ?
- la pensée est-elle uniquement liée au cerveau, ou bien tout le corps participe t-il à nous faire penser ? La sensation de douleur, de chaud, de froid,
nous pousse à agir.
- la pensée est-elle réservée à l’espèce humaine, et par conséquent les animaux ne possèdent-ils aucun embryon de pensée, ou bien y a-t-il un continuum dans
le vivant entre l’inerte qui ne pense pas, et l’homme, en passant par tous les stades intermédiaires du développement ?
Qu’est ce donc que cette pensée, si évidente, si implicite, et qui nous fuit pourtant et nous échappe dès qu’on veut la cerner ?
On pourrait dire que c’est l’ensemble des phénomènes de la vie consciente, mais cela ne résout pas vraiment le problème, car il nous
faudrait alors examiner également ce que c’est que la conscience, ce qui s’avère encore plus difficile…
Concernant le langage :
- par langage, on entend généralement ce qui se traduit par des langues, faites de mots et de phrases obéissant à une grammaire et une syntaxe. Sa principale
finalité est alors d’être un moyen de communication, permettant la description d’évènements, de faits, d’idées et de concepts. Il sert de moyen de communication avec les autres, et la communication c’est la formulation de la pensée.
- Mais le langage n’est-il qu’un simple outil de communication ? Si c’est le cas, il y en a d’autres que celui qui se traduit dans des langues : le
langage musical, pictural, par signes, par les attitudes du corps, etc, peu faits pour traduire des idées et des concepts, mais plus adaptés à la transmission des
émotions et des sentiments. Si le langage est une création de la pensée, il semble qu’il puisse aussi y avoir en retour des effets du langage sur la pensée. Cela semble assez clair pour la pensée
conceptuelle, le langage organisé contribuant à son tour à structurer la pensée qui lui a donné naissance. Quand notre pensée est « encombrée », écrire sur le sujet a un effet
bénéfique, les choses deviennent plus claires, la pensée se structure. En notant les différents éléments qui viennent à l’esprit, les choses se précisent, les mots ont le pouvoir d’amener la
pensée à évoluer. Discuter, échanger, a le même effet, permet souvent de s’ouvrir à d’autres champs, à d’autres imaginaires qui ne nous étaient pas apparus auparavant.
- le langage traduit-il toujours bien ce qu’on veut dire ? Peut-il nous induire en erreur ? Les mots nous trahissent parfois, « nous ne sommes
pas sur la même longueur d’onde, nous ne sommes pas connectés » …. Le langage est alors insuffisant.
En guise de conclusion personnelle : j’ai le sentiment que si je n’avais pas de langue pour m’exprimer, ma pensée serait certainement
plus pauvre. Mais serait-elle inexistante ? Que resterait-il ? Cette question est à jamais insoluble, car l’expérimentation en ce domaine est impossible. Claude Hagège, éminent
linguiste, se contente de dire que ce qui caractérise la pensée humaine, ce « n’est pas le langage, mais la faculté de langage », indiquant par là que le cerveau de l’homme a, de manière innée, la capacité, la potentialité de créer
des langues, diverses, pour exprimer sa pensée.
Enfin, pour nous rapprocher du sujet traité au Café-Philo de Poissy le 11 mars prochain, et bien que ce soit un autre débat, on pourrait
orienter la réflexion, en fin de réunion, sur l’utilisation du langage à diverses fins, et en particulier à fins politiques.
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