Vendredi 11 décembre 2009 5 11 /12 /2009 07:09

Ça s'passe boul'vard Haussman à cinq heures
Elle sent venir une larme de son cœur
D'un revers de la main elle efface
Des fois on sait pas bien c'qui s'passe

Pourquoi ces rivières
Soudain sur les joues qui coulent
Dans la fourmilière
C'est l'Ultra Moderne Solitude

Ça s'passe à Manhattan dans un cœur
Il sent monter une vague des profondeurs
Pourtant j'ai des amis sans bye-bye
Du soleil un amour du travail

Pourquoi...

Ça s'passe partout dans l'monde chaque seconde
Des visages tout d'un coup s'inondent
Un revers de la main efface
Des fois on sait pas bien c'qui s'passe

On a les panoplies les hangars
Les tempos les harmonies les guitares
On danse des étés entiers au soleil
Mais la musique est mouillée, pareil

Ultramoderne solitude  (Alain Souchon)


Lien social : « ensemble des relations personnelles, des normes, des valeurs et des règles communes qui relient les individus » Pierre-Yves Cusset

 

 

Le lien social n’est-il pas plus fragile aujourd’hui, sous la pression d’une société vouée à la consommation, victime d’un individualisme triomphant ? Se défait-il inexorablement dans une société où l’égoïsme et l’indifférence ont remplacé les anciennes solidarités actives (familiales, de voisinage) ?

Un fait divers, relaté dans le Courrier des Yvelines, semblerait le confirmer ou l’illustrer : dans un des immeubles de Beauregard à Poissy , un homme a été retrouvé mort dans son appartement dans un état avancé de décomposition. Il était mort depuis plusieurs semaines et personne ne s’était aperçu de son « absence », ni les voisins, ni la famille.

Peut-être n’avait-il aucune relation de voisinage, et avait-il rompu tout contact avec sa famille, c’est possible.

C’est peut-être cela qui est dramatique, qu’un isolement pareil soit possible. N’être connu,  ni reconnu par personne.

            Nous semblons tous pris dans un réseau de relations familiales ou sociales qui nous préserve de l’isolement, si ce n’est de la solitude. Car on peut se sentir très seul alors même qu’on semble très entouré. Le sentiment de solitude peut naître du manque de communication avec l’entourage, du sentiment de ne pas être à sa place ou d’être incompris(e), comme il peut naître tout simplement de l’angoisse existentielle ; en effet nous sommes nés seuls et nous mourrons seuls. Ce sentiment qui nous étreint et qui fait couler ces « larmes » dont parle Alain Souchon est lié à la conscience de notre finitude, à la complexité de notre humaine condition.

            L’ultramoderne solitude n’est donc pas seulement ce sentiment mais plutôt une situation d’isolement qui peut frapper tout un chacun après un deuil, une séparation ou la perte d’un emploi.

 

L’organisation sociale repose en grande partie sur la séparation des sphères publiques et privées. La sphère publique recouvre « l’ensemble de l’espace ouvert à tous dans la société » par opposition à la sphère privée « dont l’accès et la visibilité sont beaucoup plus restreints », à mi-chemin entre les deux  le monde du travail et des associations où des interactions s’établissent, la sphère privée recouvrant essentiellement la vie familiale et amicale. Il suffit que l’individu perde sa place dans des univers où traditionnellement se nouent et s’entretiennent les relations, voire les deux pour se retrouver terriblement isolé. Cet isolement peut être renforcé par l’âge, la retraite, la perte d’êtres chers et l’éloignement des enfants et des petits-enfants, ou par une difficulté personnelle à communiquer.

L’éclatement des familles dans les années 60-70 , l’indépendance financière des femmes grâce au travail rémunéré, ont laissé plus de liberté à l’individu dégagé de la tutelle parfois pesante des parents et des grands-parents. Cette liberté s’est accompagnée  d’un certain isolement renforcé par l’anonymat des grandes villes.

            Le droit de choisir son travail, son lieu de vie, sa compagne ou son compagnon s’est accompagné d’une plus grande incertitude et d’une plus grande fragilité des individus face aux aléas du destin.

La pression du groupe social est moins forte ; le couple par exemple se forme à partir du sentiment amoureux et se désagrège une fois que ce sentiment a disparu (1), or la cellule familiale est encore à la base de l’organisation sociale, et rien ne vient la renforcer ou la remplacer lorsqu’elle se retrouve défaillante. D’autant plus que les parents sont loin et ne peuvent pas toujours aider leurs enfants dans les périodes difficiles. Et « on sait que des séparations …signifient pour bien des hommes, qui n’obtiennent pas la garde des enfants, une altération significative du lien qu’ils peuvent entretenir avec leurs enfants. Quant aux femmes, les séparations accroissent significativement leur risque d’isolement relationnel ». 

D’une part, l’accroissement des divorces et des familles mono-parentales s’accompagne d’une grande fragilité économique et d’une paupérisation d’une partie de la population- ce sont encore le plus souvent les femmes - d’autre part, ces difficultés économiques peuvent rendre plus sensibles les difficultés relationnelles et accroître l’isolement.

Les célibataires d’un certain âge savent bien qu’on les invite moins que lorsqu’ils étaient en couple parce que cela introduit une dissymétrie dans les relations. En effet souvent la communication s’organise par « paires », voire par sexe. Toute forme de ségrégation n’a pas disparu dans nos sociétés modernes. Il suffit d’observer les conversations mondaines : les femmes « bavardent », pendant que les hommes « discutent » : on retrouverait presque le fumoir du XIXe siècle.

D’après les études d ‘Arbonville et Bonvallet en 2003, la vie solitaire augmente(1). Il est de fait qu’en 2004, 14% des français vivaient seuls contre 6,1% en 1962. Mais vivre seul ne veut pas dire être isolé relationnellement car il y a nombre de célibataires qui ont une vie sociale importante et diversifiée. Ce qui n’est pas toujours le cas des personnes vivant en couple et qui ont tendance à se replier sur la sécurité d’une relation établie.

            Bien sûr, les sociologues observent ces nouveaux comportement et tentent de les analyser, d’isoler certains facteurs, l’amour « kleenex », les ruptures dans les figures traditionnelles de l’engagement, l’individualisme de nos sociétés, toutes chose induisant une grande fragilité du lien social.

 

Cette fragilisation  du lien social est due pour partie à l’acquisition de libertés nouvelles qui ont bouleversé les modèles traditionnels régissant la vie des individus . Ceux-ci ont « peu à peu acquis une capacité à se définir par eux-mêmes », se libérant « des dépendances qui les liaient étroitement au collectif, qu’il s’agisse de la famille, du clan, de la communauté villageoise ou de la société dans son ensemble ». L’individu est donc moins porté par les traditions et les institutions, ce qui peut causer un certain désarroi. Quel modèle adopter ? Quelles valeurs choisir ?

            Pour autant, retournerions-nous en arrière ? Certainement non , si les modèles du passé ont quelques vertus, ils ne sont pas non plus dépourvus de vices. Reste alors à inventer … Les hommes et les femmes qui pianotent devant leurs ordinateurs, qui « tchattent » sont-ils peut-être à la recherche de cela.

Annick.

 

(1)   En 1960, 9,6 divorcés pour 100 mariages, 37 divorces pour 100 mariages en 2001.

Source : Pierre-Yves Cusset « Les évolutions du lien social, un état des lieux »

 

 

Bibliographie

Singly F(de), 2003, Les uns avec les autres. Quand l’individualisme crée du lien., Paris, Armand Colin

 

Le lien social Pierre Bouvier

·                                 Essai (poche). Paru en 09/2005

Depuis quelques années, l'expression fait florès : faire du théâtre dans des banlieues défavorisées ou bien organiser un repas de copropriété, c'est «faire du lien social». On ne saurait préciser plus avant ce que l'on veut dire, sinon le sentiment que les poussées individualistes et communautaires dénoncées de toutes parts traduisent une fragilité de la volonté de vivre ensemble.
Pierre Bouvier, croisant la sociologie et l'anthropologie, cerne cet objet si particulier qu'est «le lien social». Particulier car l'objet a longtemps préexisté au mot. Dès la révolution industrielle et ses effets de paupérisation massive, philanthropes et philosophes se sont inquiétés des effets de destruction des liens sociaux traditionnels. La «question sociale» a été posée, qui reprenait les grandes interrogations d'un Rousseau ou d'un Hobbes sur la violence des rapports entre humains que le marché ne pouvaient réguler. La question prit à ce point de l'importance qu'elle devient l'objet d'une discipline nouvelle, la «science de la société» : la sociologie s'inventa en même temps qu'elle inventa l'expression «lien social». La chose avait trouvé son mot.
Aujourd'hui, devant les transformations des rapports sociaux, sous l'effet notamment des réorganisations imposées par la mondialisation, l'objet à nouveau échappe au mot : des formes de lien social alternatives, fragiles mais volontaires, cherchent à se créer – squat, manifestations festives de masse, associations, etc. – dont l'anthropologie, par sa culture des rites d'appartenance et des échappées belles hors du temps contraint, peut rendre compte.

Le lien social Serge Paugam

  2009

Il n’est pas rare d’entendre parler de « crise du lien social », de la nécessité de « retisser » ce lien. Le terme désigne alors un désir de vivre ensemble, de relier les individus dispersés, d’une cohésion plus profonde de la société. Pour le sociologue, cette notion est au fondement de sa discipline tant l’homme est, dès sa naissance, lié aux autres et à la société non seulement pour assurer sa protection face aux aléas de la vie, mais aussi pour satisfaire son besoin vital de reconnaissance, source de son identité et de son existence en tant qu’homme.
Cet ouvrage explicite le sens d’une notion centrale depuis Durkheim, présente une typologie des liens sociaux et de leurs possibles fragilités. Il propose de repenser le lien social aujourd’hui, pour mieux relever les défis contemporains de la solidarité.
PUF Que sais-je ?

Par Café-philo de Poissy - Publié dans : Les questions autour de l'Homme et la société - Communauté : Cafés-débats
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