Lundi 13 juillet 2009 1 13 /07 /2009 15:21


Rencontre fortuite


Selon Francesco Alberoni, l’amitié pourrait être mal comprise si on la considérait comme norme des comportements dans une société. En effet, viser une organisation sociale plus juste, suppose séparer la morale et les sentiments, afin de garantir l’impartialité  nécessaire à une juste distribution ou répartition. Un éthique fondée sur des sentiments conduirait à asseoir les privilèges et les inégalités de fait.

 

C’est ce qu’a très bien compris Kant, au fond… Pour garantir une impartialité absolue, il faut que l’action morale repose uniquement sur le devoir, et non pas sur mes sentiments envers tel ou tel. Le christianisme qui pour pallier à cette difficulté prône l’amour du prochain, un amour qui s’adresserait au genre humain dans son ensemble se heurte à la réalité affective et psychologique de l’Homme pour qui les sentiments doivent s’incarner. L’amour suppose une élection, une sélection qui s’appuie sur la singularité. Il semble difficile d’aimer tout le monde…

 

L’amitié, d’ailleurs n’a peut être pas d’autre utilité que celle qui se déploie dans le champ de ma singularité, et rend ma vie supportable. Car qu’est-ce que l’amitié, sinon la reconnaissance de mon individualité singulière et irremplaçable. L’ami est bien celui qui « nous comprend, qui sait apprécier les qualités les moins apparentes ».

Popper le disait ainsi : « C’est l’unicité de nos expériences qui, en ce sens, rend notre expérience digne d’être vécue. »

Nous voulons être aimé pour nous-mêmes, et non pour l’universel en nous. Aimer, c’est préférer et suivre son inclination.

 

L’amitié s’épanouit le mieux dans une certaine légèreté. Nous supporterions mal des amis qui seraient dans des relations de telle dépendance qu’ils en deviendraient des fardeaux.

Si l’amitié peut supporter des conditions inégales entre les personnes, elle n’est possible qu’à condition de s’appuyer sur « la valeur personnelle et profonde de chacun ». Il ne peut y avoir des relations d’intérêt entre amis, car cela serait conférer à l’autre un pouvoir qui risquerait nous mettre à sa merci.

L’amitié, parce qu’elle est plus légère que l’amour, ne rend pas dépendant. Elle ne repose pas sur des besoins sexuels par exemple, et n’est pas mue par des sentiments exclusifs.

Alberoni dit très joliment que les amis sont « des voyageurs, des marchands ou des explorateurs qui se rencontrent et se quittent pour se retrouver plus loin dans le temps. »

 

On doit toujours être sur un pied d’égalité avec un ami. C’est pour cette raison qu’appartenir à un groupe, une association, un parti politique ne suffit pas pour faire naître une amitié, et encore moins à la cultiver ou la conserver. Car il suffit qu’éclate un conflit avec l’idéologie ou une rupture radicale pour que les relations tissées jusqu’alors se délitent complètement. Les conflits d’intérêt sont toujours possibles dans un univers où s’établissent des dépendances. D’autre part, « l’élan collectif tend à écraser l’individu, à l’absorber dans le groupe ».

Cependant, il faut bien reconnaître que l’amitié n’est parfois possible qu’entre groupes ethniques, certaines communautés religieuses ou, dans certaines sociétés patriarcales , entre personnes du même sexe. Toutefois, il y a toujours un choix qui s’opère à l’intérieur de « ces espaces réservés » en opposition parfois avec le groupe et qui suit les grandes lignes que nous avons esquissées tout à l’heure.

 

Pour que l’amitié puisse durer, s’ « alimenter » en quelque sorte, il faut que l’amitié soit « une aventure, une exploration des mystères de la vie, une quête ». Des relations qui s’installent dans la routine, l’incapacité à se connaître soi-même, à reconnaître ses erreurs, et à surmonter les crises ; toutes ces choses peuvent être fatales à l’amitié. On n’est pas seul à faire la route, et si l’un des deux trébuche, c’est le voyage qui est compromis.

Francesco Alberoni dit de très belles choses sur l’amitié, ainsi l’ami est « un complice qui nous aide à nous emparer du monde ». D’ailleurs, d’un ami on n’attend rien, « la réciprocité s’organise » d’elle-même. Et c’est peut-être le plus grand prix à payer pour conserver une amitié. Nous n’y sommes pas toujours prêts car cela demande beaucoup de générosité de part et d’autre ainsi qu’un discours clair. La mauve foi, en amitié, est suicidaire.

L'amitié est-elle vouée à durer toute une vie? Elle est faite de rencontres... de partage et de profondeur. Il est possible que le jour où elle n'est plus alimentée, l'amitié se dessèche et meurt.
 

Voilà, rapidement esquissée, la réflexion qui serait possible à partir du livre de Francesco Alberoni, « L amitié » publié en poche « Pocket » . Tout cela forme un ensemble cohérent qui, bien sûr gagnerait à être confronté à d’autres argumentations. C’est un livre riche, dense, dans lequel l’auteur conduit une argumentation claire. A déguster pour l’été…







Par Café-philo de Poissy - Publié dans : Vivre avec les autres - Communauté : Les philosophes épars
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