Café-débat de Poissy
Restaurant La Mama
le 08 avril à 20H30







"Souriez, vous êtes filmés !
proposé par Jean-Louis

PENSEE AUTONOME ET
MOUVEMENT COLLECTIF
Anita se réveille en sursaut, trempée de sueur. Elle a du mal à émerger de cette nuit étrange peuplée de monstres effrayants qui se mêlent aux souvenirs d’enfance, si parfumés. Il faut se secouer. Le réveil marque 5 heures. Voilà, sa conscience est opérationnelle. Elle s’éveille aussi soudainement qu’elle s’était rendormie tout à l’heure après son dixième cauchemar. Le jour se lève à peine, et d’ailleurs à grand’ peine, comme si la marche des astres pouvait être suspendue aux humeurs des hommes, et pourtant tout est d’une clarté, d’une acuité sans pareilles.
L’ordre aboyé la veille par le commandant des gardes lui revient. A 6 heures, sa maison sera détruite par les flammes, qu’elle soit présente ou non.
Profitant alors du reste de pénombre avant le jour, elle emballe quelques affaires dans un sac, et s’apprête à sortir, laissant tout son univers derrière elle. Tant pis, pas le temps de traîner, tout abandonner. Tout son refuge, toute cette ambiance délicieuse, artistique, raffinée malgré le dénuement, ce nid de réconfort où elle a élevé seule ses enfants et qui, dans une heure, va disparaître.
Ce village, qu’elle a tant aimé plus jeune, quand, gamine, sa mère et elle se sont installées, où elle a fait sa vie, rencontré tant de gens et surtout des amis, eh bien ce village a complètement changé. Rien n’est plus comme avant, et c’est bien d’une réelle transformation qu’il s’agit. Anita a assisté, désemparée, au démantèlement de tout ce qui faisait autrefois la vie, l’âme du village, tout ce qui malheureusement effraie maintenant les braves gens ─ et elle se trouve dans le lot. Ce bourg de Liré, en son temps, montrait une douceur de vivre due à une gestion de la cité exemplaire : un Conseil se réunissait très régulièrement, où chacun pouvait s’exprimer.
Or, voici quelques mois, un nouveau chamane est venu s’installer avec sa femme. Assez rapidement, de plus en plus de personnes ont regretté l’ancien chamane, et peu à peu, ce couple a attiré l’antipathie. L’homme, Alfred, est autoritaire, lunatique, tout en jouissant d’une écoute certaine auprès du Conseil. il est surtout très rigide dans sa vision du monde.
Anita, quant à elle, a toujours été prise ici pour une originale. Bien évidemment, vous l’avez deviné, elle fut immédiatement prise en grippe par Alfred.
Les tensions se sont énormément durcies, et même Georges, le chef du village, n’y peut plus rien.
D’ailleurs, il a cessé ses activités, car il doit se reposer pour sa santé. Anita se retrouve seule. Elle a longtemps lutté. Son arme à elle, transmise par sa mère et toute sa famille, c’est la discussion. Sa culture, ses connaissances, la mémoire des événements, lui ont conféré un certain statut à Liré. Si bien que, comme écrivain public, elle est devenue la conseillère, l’amie de beaucoup d’habitants, ainsi que l’animatrice du village, organisant plusieurs activités.
Quand Alfred est arrivé, il a fait émettre par le Conseil un certain nombre de lois et décrets, plus restrictifs les uns que les autres. Il a instillé une ombre sournoise au cœur des gens, celle de la peur. Immatérielle, inavouée dans un village où il ne se passe pas grand-chose, elle suinte des maisons comme l’eau d’une gouttière fendue.
Plus de voyageurs, plus de nomades. Le camping, fermé. Les réunions du Conseil, de plus en plus espacées. La circulation motorisée, réglementée. Au début, les gens étaient contents, et Anita était la seule à protester. Le chef, Georges, l’écoutait d’une oreille polie, mais surtout sans prendre parti. Il avait peur lui aussi. Puis, plusieurs décrets sont parus. Le premier, pour réglementer la circulation des vélos et des piétons. Anita était de plus en plus révoltée, mais tout le monde la faisait taire. Le café dût fermer ses portes aux femmes. Ensuite, les réunions de plus de trois personnes furent interdites, les associations, surveillées, et les peintres, chassés de l’atelier qui leur était prêté. Il est même devenu suspect de fêter un anniversaire ou de jouer de la musique, sauf pour la fanfare de la garde. Bref, une dictature bien efficace. Mais personne n’osait protester, et puis, du moment qu’on gardait l’épicerie, la boulangerie et la boucherie, tout allait bien.
Or, à Liré comme partout, il ne faut pas troubler l’ordre public. Anita fit donc plusieurs séjours dans les geôles de la cité, comme agitatrice.
Mais pourquoi ? Que disait-elle ? Elle animait des réunions- débats où il était question de liberté d’opinion, de culture, d’art, de philosophie, d’échanges de livres, en vue de garder un esprit libre.
Vous me direz, le chamane, lui, n’a jamais été inquiété par les habitants. Sa pensée, à lui, c’était la peur. Peur d’échanger, de communiquer, peur de vivre. Bien sûr qu’il avait le droit d’exprimer lui aussi ses opinions, et c’est ce qui lui a valu l’écoute du Conseil. On se disait « pourquoi pas ? ». C’est ainsi que ses décrets sécuritaires ont eu gain de cause sur les arguments de liberté. Les gens ont préféré « rester groupés », même derrière lui, même sans être très sûrs de la direction prise par le village.
L’aube pointe, Anita est partie. Elle devait prendre le bus qui l’emmènerait le plus loin possible de ce paradis perdu. Alfred, lui, semble avoir gagné la partie.
Quelqu’un ici va - t - il se réveiller ? Et clamer, comme dans la série préférée d’Anita (le Prisonnier) :



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