Ai-je le droit de mourir ?
La réponse vient aux lèvres, et l’agacement : « Bien sûr que tu as le droit de mourir, de toute façon tu n’as
pas le choix, tu VAS mourir ! ». Encore un thème réjouissant à traiter en temps de crise…
En effet la mort évoque douleur, maladie, tristesse, souffrance…La plupart du temps, on s’arrange pour ne pas y penser,
pour ne pas s’attarder puisque de toute façon, comme le disait Camus nous sommes tous « condamnés à mort ». Alors…
Mourir n’est pas un droit de l’Homme, c’est plutôt une fatalité semble-t-il….à laquelle on ne peut échapper. Pourtant
certains grands malades incurables aimeraient que la mort leur soit accordée afin de mettre un terme à leurs souffrances ; ils peuvent la réclamer, elle ne leur sera pas pour autant
accordée. La mort donnée à soi-même est un acte de suicide et la mort donnée par autrui est un acte d’homicide. Mourir n’est donc pas un droit, on ne décide ni du lieu, ni de l’heure. C’est un
événement qui par essence échappe totalement à la maîtrise de l’Homme, sur lequel il a peu de prise. Notre société d’ailleurs, nous protège de la mort à grands renforts de lois car la
vie, « persévérer dans son être », est un droit sacré.
L’euthanasie s’inscrit dans des problématiques connexes mais différentes dans leur objet : choisir de mourir à la
manière des Stoïciens quand la vie ne vaut plus la peine d’être vécue ; mourir pour abréger des souffrances intolérables ; mourir simplement parce qu’on a une certaine idée de la vie,
de la dignité, et que la mort est parfois le dernier acte libre de l’homme. Ici, il ne s’agit pas d’une fascination morbide, ou d’un déséquilibre psychologique d’un sujet en pleine santé qui
pourrait espérer trouver une nouvelle orientation de sa vie et un nouveau souffle.
Les différents témoignages que nous pouvons lire et les nombreux essais consacrés à ce sujet soulignent cela :
c’est toujours en dernière instance, en dernier ressort, pour des hommes et des femmes qui ont aimé la vie et qui ont lutté jusqu’aux dernières extrémités.
Les grands débats qui agitent notre société autour du « droit de mourir », sont fortement médiatisés, voir le
cas de Chantal Sébire. L’euthanasie est ce droit réclamé par certains grands malades incurables qui comme elle n’attendent plus rien de la vie, la médecine étant impuissante à soulager
leur souffrance physique et morale. Roland Quilliot, dans son magnifique essai sur « Qu’est-ce que la mort ? », montre que la mort peut être « acceptée comme un phénomène
naturel,(…) le point d’orgue qui donne sa plénitude à un destin qui est parvenu à son terme : le danger redouté étant qu’elle ne vienne pas assez tôt, qu’elle laisse un homme qui fut fier et
fort se laisser humilier et dégrader par la maladie et la vieillesse. » Les témoignages de Chantal Sébire, de Ramon Sampedro laissent apparaître des êtres courageux et fiers, qui se sont
battus jusqu’à leurs dernières forces. En matière de courage, ils auraient pu en remontrer à la plupart d’entre nous. Ils suscitent au contraire la compassion et commandent le
respect.
Ce sont des histoires de vie et de mort qu’ils nous racontent, des tragédies qui soudain brisent la vie d’un homme ou
d’une femme … Des histoires qui pourraient être aussi les nôtres.
La notion d’euthanasie est apparue au Ve siècle avant Jésus-Christ et vient du mot
« euthanatos » de eu (bien) et thanatos (mort). . Elle est la mort « bonne », la mort « honorable ». L’historien Polybe (2e siècle avant
J-C) raconte ainsi la mort de Cléomène, roi de Sparte qui se suicide après sa défaite contre les Macédoniens au IIIe siècle avant
Jésus-Christ.
La façon de mourir, dans l’Histoire ou la légende, a autant de sens
que la mort elle-même. Dans les grandes épopées, la mort du héros doit toujours être une belle mort, le plus souvent au combat, qui prouve sa bravoure et sa détermination. Dans les
tableaux, ou les sculptures, la mort est mise en scène, allégorique, illustrant la personnalité et la vie de celui qui meurt.
Je pense que l’on néglige trop souvent ce sens lorsqu’on parle d’euthanasie. Mourir est un événement , une clôture ou un
passage, extrêmement important . La mort pour naturelle qu’elle soit a une dimension culturelle primordiale. Les héros ne sont pas les seuls à
vouloir mourir avec panache… Aujourd’hui, le plus souvent, on meurt à l’hôpital, dans un cadre impersonnel et anonyme. La mort, cet événement de la vie d’un homme, devient un moment
aseptisé, un moment parmi d’autres dans la vie d’un hôpital. On meurt parfois seul parce que la famille est loin, ou qu’on est trop vieux… parfois dans une impossible détresse, dans une terrible
souffrance… Et le personnel soignant doit faire face, souvent seul, à cet événement unique de la vie d’autres hommes. Combien ont témoigné dans ce sens ! Je peux mourir dépossédé de ma
propre mort, dans une interminable agonie, seul. Pas de veillée, pas de rites, pas de main, pas d’amour, mais la souffrance jusqu’à la folie. Voilà
souvent le témoignage des infirmières, des proches, et de quelques médecins. Et l’on m’interdit de mourir de MA mort, pour toutes les bonnes raisons et quelques mauvaises. C’est à mon avis le
seul débat possible… Mon corps où se joue le dernier acte, le tableau final, lieu unique de chair, de sang, de vie et de mort, mon corps, ma vie, ma mort…
Les progrès de la médecine et la prise en charge collective des dépenses
de santé nous offre la possibilité de vivre longtemps, le plus longtemps possible….
La vie longue est plus importante que la vie « bonne ». Pourtant la mort bonne n’est-elle
pas celle qui illustrerait le mieux la vie bonne ? Qui ne rêve pas de mourir, paisiblement et entouré des siens ? Tabou ? C’est
ce que réclamait Chantal Sébire…
Epicure avance l’idée d’une sagesse où le bonheur ne peut être atteint qu’à deux
conditions : s’affranchir de la crainte des dieux et de la peur de mourir. On peut alors avoir une mort paisible et sans crainte, qui est la mort bonne. Etrange idée, si l’on
s’y attarde quelque peu, car il faudrait éviter la maladie, la souffrance, les accidents, le malheur de la torture, tous ces moments où notre vie déjà ne nous appartient plus…
Mais quel est le poids de la religion, dans les mentalités et les normes sociales, notre
société n’est-elle pas imprégnée des valeurs judéo-chrétiennes ? Ce sont les hommes qui votent les lois avec leur héritage culturel. L’homme est une créature de Dieu, et vouloir
décider de sa fin est un péché contre la foi. D’autre part, nous sommes tous héritiers du sixième commandement « Tu ne tueras point ». Les athées les plus convaincus sont parfois plus
chrétiens qu’ils ne croient. En Italie, le débat fait à nouveau rage autour d’une jeune femme dans le coma, partisans et défenseurs, Vatican et société laïque, comme des chiens autour d’un os. C’en est presque indécent, il y a cette femme, et sa vie, et sa mort… Et cette tragédie, son coma. On peut bien respecter les
convictions de chacun, comprendre le sentiment religieux, le respecter… mais avant tout, il y a cette femme…
La pratique de l’euthanasie tout au long de l’histoire est mentionnée par de nombreux auteurs.
En 1665, Daniel Defoe raconte la pratique d’euthanasie des pestiférés par les gardes-malades. D’autres auteurs racontent les mêmes pratiques dans certaines régions
françaises.
Parmi les philosophes encore, Platon, au livre III de la République, mentionne Sparte,
société militaire qui légitime des pratiques d’euthanasie mais aussi d’eugénisme, puisque les enfants étaient sélectionnés dès leur naissance. Il était également possible de laisser mourir les
citoyens au corps malsain en accord avec les principes hippocratiques.
A partir du XVI e siècle, Thomas More, dans le livre II d’Utopie, consacre
un chapitre aux malades incurables qui ont la possibilité d’abréger leurs souffrances par une mort choisie, soit « en se laissant mourir de faim, soit en se laissant endormir afin
d’être délivré pendant leur sommeil ». Il ne s’agit ici que d’abréger une agonie interminable.
Francis Bacon, à son tour, évoque le sujet. Le médecin peut procurer une mort douce et paisible à son patient en cas de
maladie incurable et doit l’accompagner jusqu’à la fin.
Au XIXe siècle, le mot euthanasie sert à désigner la part de la médecine qui prend en charge
l’adoucissement de la mort des patients incurables mais désigne également des pratiques d’eugénisme.
Ce mauvais voisinage sémantique contribuera pour une grande part à renforcer la méfiance et la peur à l’égard du mot
euthanasie. Elle lui fera très mauvaise presse. Et cela, avec raison…
En effet, l’eugénisme, fut au départ une réflexion sur le bien-naître initiée par Gallon,
influencé par le darwinisme, en 1883 ,. Il s’agissait d’améliorer l’espèce humaine en la rendant plus apte à la survie en sélectionnant les sujets les plus sains et les plus
forts.
On sait ce que cela a donné dans les camps de la mort et comment ces idées
malsaines ont été utilisées dans la politique d’extermination de masse…Au début du XXe siècle, il fallait éliminer les enfants mal formés, les anormaux, les vieillards et les malades incurables
(Charles Richet, Prix Nobel de Médecine, 1919).
C’est pourquoi on peut comprendre toutes les
précautions de la loi afin que tous ces errements, et ces dérives ne soient plus possibles.
Mais les lois, sont les lois des Hommes, d’une époque, d’une culture, le témoignage d’une
philosophie. La tradition n’est pas le témoignage d’une vérité même divine. Toutes les sociétés humaines témoignent de rites autour de la mort. Penser la vie, c’est aussi penser la mort, qu’on le
veuille ou non. Il faut bien convenir que notre naissance comme notre mort, ne nous appartiennent pas tout à fait. Nous ne décidons ni de l’une , ni de l’autre , la plupart du temps. Le débat sur
le droit à mourir dans la dignité est tributaire de cette terrible ambiguïté et c’est pour cette raison qu’il est si difficile…Et si angoissant… Ce sentiment d’appartenir à autre chose que
nous-même, l’espèce, la société, la religion, toutes instances qui décident ou qui tranchent…Aussi nous essaierons simplement de mettre à votre disposition un ensemble de livres, de
témoignages afin que vous puissiez vous faire votre propre opinion, la plus éclairée possible.
Derniers Commentaires